CHAPITRE VII
Devenu un pur esprit, Luke Skywalker dut se contenter de regarder quand sa sœur Leia et ses élèves entrèrent dans la grande salle d’audience. D2-R2 fermait la marche à la manière d’une escorte. Sans un bip, il s’arrêta devant la stèle où gisait le corps de son maître.
Les aspirants Jedi se placèrent devant la silhouette immobile de leur mentor. Comme à des funérailles, ils gardaient un silence respectueux. Luke captait leurs émotions : le chagrin, la confusion, la consternation et une profonde angoisse.
– Leia, appela le Jedi de sa voix d’outre-tombe. Leia !
La jeune femme tressaillit, mais il comprit vite qu’elle n’avait rien entendu. Elle posa une main sur le bras de son frère et murmura :
– J’ignore si tu m’entends, Luke, mais je suis sûre que tu n’es pas mort. Nous trouverons un moyen de t’aider, car je sens toujours ta présence.
Une douce pression, et elle se détourna, des larmes plein les yeux.
– Leia, soupira Luke.
Il la regarda rejoindre l’ascenseur, les aspirants Jedi sur les talons. Quand tous furent partis, il se retrouva seul avec son propre corps, aussi inutile qu’un speeder sans moteur.
– D’accord… d’accord, maugréa-t-il.
Si D2, Leia et ses élèves restaient insensibles à sa présence, peut-être pourrait-il communiquer avec un habitant de son nouveau plan d’existence.
– Ben ! Obi-Wan Kenobi, est-ce que tu m’entends ?
Sa voix résonnait dans l’éther de l’improbable dimension. Mobilisant toutes ses forces mentales, Luke cria :
– Ben !
N’obtenant pas de réponse, il appela d’autres Jedi.
– Yoda ! Père ! Anakin Skywalker !
Toujours rien.
Soudain, Luke sentit comme un vent glacial souffler sur sa chair sans substance. Des mots jaillirent d’une cloison.
– Ils ne peuvent pas t’entendre, Skywalker. Mais moi, oui.
Luke se retourna et vit une fissure s’ouvrir lentement dans le mur de pierre. Une forme vaporeuse en sortit, qui se matérialisa pour devenir la silhouette d’un homme en robe sombre dont les traits ne lui étaient pas étrangers. L’apparition avait de longs cheveux noirs et une peau mate ; sur son front était tatoué un soleil noir. Pareils à des éclats d’obsidienne, ses yeux semblaient aussi coupants. Le pli amer de sa bouche laissait penser qu’il avait été trahi et disposait depuis de tout son temps pour ruminer d’amères pensées.
– Exar Kun, dit Luke.
Le spectre l’entendit parfaitement.
– Alors, Skywalker, tu aimes que ton esprit soit séparé de ton corps ? railla Kun. J’ai eu quatre mille ans pour m’habituer. Franchement, les deux ou trois premiers siècles sont les plus durs !
Luke le défia du regard.
– Tu as corrompu mes élèves, Exar Kun. Tu es responsable de la mort de Gantoris. Et Kyp Durron s’est retourné contre moi par ta faute.
Kun éclata de rire.
– Peut-être est-ce plutôt toi, le grand professeur, qui a échoué ! Ou eux qui ont fantasmé ?
– Comment peux-tu savoir que je resterai sous cette forme pendant des millénaires ? demanda Luke.
– Quand j’aurai détruit ton corps, tu n’auras plus le choix. Enchâsser mon esprit dans ce temple fut le seul moyen de survivre quand se produisit l’holocauste. Les Chevaliers Jedi ont dévasté Yavin 4. Ils ont tué les quelques Massassis que je gardais en vie, et détruit mon corps… Mon esprit a été condamné à l’attente jusqu’à ce que tu arrives avec tes élèves, qui ont vite appris à entendre ma voix.
La colère bouillonnait en Luke, mais il se contraignit à parler d’un ton serein et assuré.
– Tu ne peux rien faire à mon corps, Kun. Le plan matériel ne nous est pas accessible.
– Certes, mais je connais d’autres façons de combattre, et j’ai eu des millénaires pour m’entraîner. Sois-en assuré, Skywalker, je te détruirai !
Sa déclaration de guerre terminée, Kun fut aspiré par la fissure tel un nuage de fumée, laissant Luke seul et plus déterminé que jamais à échapper à son immatérielle prison.
Il trouverait un moyen. Les Jedi avaient une solution à tous les problèmes.
Quand les jumeaux se mirent à crier en pleine nuit, Leia s’éveilla sur-le-champ, un frisson glacé lui courant dans le dos.
– C’est oncle Luke ! dit Jaina.
– Il va être blessé ! ajouta Jacen.
Leia se leva et une série de vibrations traversa son corps. Jamais elle n’avait rien éprouvé de pareil. Plutôt que de l’entendre, elle sentit la tempête qui se préparait dans le temple, où une formidable puissance était prisonnière. Le point focal du phénomène était la salle où Luke reposait.
Leia enfila une robe blanche et se précipita vers la porte. Dans le couloir, plusieurs élèves, réveillés en sursaut, ne cachaient pas leur inquiétude.
Entendant les enfants sauter de leur lit, Leia se retourna et lança :
– Vous deux, pas question de quitter la chambre !
La princesse ne se faisait pas la moindre illusion sur ses chances d’être obéie. Avisant D2-R2 qui errait dans le corridor, bipant comme une âme en peine, elle l’interpella :
– Surveille les enfants ! (Elle se tourna vers les élèves :) Suivez-moi ! Direction la salle d’audience, et vite !
D2 entra dans la chambre, tous ses voyants clignotant pour exprimer sa détresse. Leia et ses compagnons s’engouffrèrent dans l’ascenseur, qui les conduisit au dernier étage.
La jeune femme bondit hors de la cabine comme une tigresse.
La température avait vertigineusement chuté. Des vents soufflant de toutes les directions se focalisaient sur l’estrade où reposait Luke.
Streen !
Le vieil ermite de Bespin se tenait au centre du mini cyclone, sa robe de Jedi flottant autour de lui. Ses cheveux gris se dressaient sur sa tête comme s’ils étaient chargés d’électricité. Les yeux fermés, il murmurait des mots sans suite – une invocation ?
Leia savait que les Jedi, si puissants fussent-ils, ne pouvaient pas manipuler des phénomènes tels que les conditions climatiques. Mais ils pouvaient déplacer des objets. C’était ce que faisait Streen. Sans altérer le temps, il forçait l’air à tourbillonner, créant une tornade miniature qui se dirigeait vers Luke.
– Non ! Streen, arrêtez !
Le cyclone atteignit Skywalker, enveloppa son corps et le souleva dans les airs. Leia courut vers son frère, les pieds touchant à peine le sol tellement elle allait vite.
La tempête la repoussa, l’envoyant valdinguer contre une cloison comme un moustique.
Leia parvint à se calmer assez pour recourir à sa propre maîtrise de la Force. Au lieu de s’assommer contre la pierre, elle glissa doucement sur le sol.
Le corps de Luke continuait à s’élever, aspiré vers le haut par le cyclone. Sa robe de Jedi s’enroulant autour de lui, il ressemblait à un cadavre largué dans l’espace depuis un vaisseau.
Streen ne semblait pas conscient de ce qu’il était en train de faire.
Leia se remit debout et repartit à l’assaut. Cette fois, elle pénétra dans la tornade et fut aspirée à son tour, suivant son frère. Du bout des doigts, elle parvint à agripper le pan de sa robe de Jedi. Hélas, elle ne parvint pas à assurer sa prise et retomba sur le sol.
Luke était piégé, son corps montait vers les lucarnes du plafond.
– Luke ! cria-t-elle. Aide-moi !
Elle ignorait s’il pouvait l’entendre, et plus encore s’il était en mesure d’intervenir. Utilisant toute la force de ses jambes, elle sauta aussi haut que possible.
Allait-elle pouvoir utiliser ses dons de lévitation de Jedi ? Son frère y était parfois parvenu, mais pas elle. Cependant, avec l’énergie du désespoir…
Alors qu’elle sautait, la tornade l’aspira et elle monta assez haut pour atteindre Luke. Lui passant les bras autour de la poitrine, elle espéra que son poids l’entraînerait vers le bas.
Alors le vent augmenta de puissance avec des rugissements de bête fauve. Leia sentit ses membres s’engourdir, vaincus par le froid.
Son frère et elle filaient vers la voûte du temple, en direction de la plus grande lucarne, d’où pendaient des stalactites plus pointues que des javelots.
Leia comprit ce que Streen avait l’intention de faire, que ce fût conscient ou non : ils allaient être éjectés du temple, s’élèveraient haut dans le ciel, puis retomberaient comme des pierres sur les branches assassines des arbres.
Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent. Kirana Ti en sortit, suivie de Tionne et de Kam Solusar.
– Streen, arrêtez ! cria Leia.
Kirana Ti réagit instantanément. Comme souvent, elle portait une armure rouge légère faite d’écailles de reptile – une espèce rare même sur Dathomir. Sur sa planète natale, elle avait été une guerrière redoutable malgré sa maîtrise incomplète de la Force, et le corps à corps n’avait aucun secret pour elle.
Kirana Ti se propulsa sur ses longues jambes musclées et chargea le tourbillon de vents glacés qui entourait Streen. Le vieil ermite, toujours dans sa transe, se retourna lentement, les bras le long du corps, mains ouvertes comme s’il voulait saisir quelque chose.
Kirana Ti vacilla quand elle percuta la tornade, mais elle ne recula pas. Etonnamment puissante, elle parvint à vaincre la résistance du phénomène et se retrouva dans l’œil du cyclone.
Plaquant Streen au sol, elle lui retourna les bras dans le dos.
L’ermite de Bespin cria, puis rouvrit les yeux et regarda autour de lui, l’air ahuri. Les vents moururent aussitôt.
Presque parvenus au plafond, Leia et Luke retombèrent, le sol de pierre leur promettant une réception meurtrière. Leia tenta de recourir à son don de lévitation, mais elle n’était décidément pas douée.
Tionne et Kam Solusar se précipitèrent, les bras tendus. Ils mirent en application l’enseignement de Luke : à moins d’un mètre du sol, Leia et son frère s’immobilisèrent, miraculeusement suspendus dans les airs. Puis ils atterrirent en douceur.
Leia serra Luke contre elle, mais il ne réagit pas.
Streen s’assit sur le sol et Kam Solusar courut aider Kirana Ti à le tenir. Quand le vieil homme se mit à pleurer, Kam le regarda comme s’il préméditait de l’exécuter sans autre forme de procès. Kirana leva une main :
– Ne le frappe pas, dit-elle. Il ne savait pas ce qu’il faisait.
– Un cauchemar, murmura Streen. L’homme en noir me parlait sans cesse. Je luttais contre lui dans mon rêve, mais il revenait toujours à l’assaut. (Il regarda ses compagnons, cherchant un peu de sympathie.) J’étais sur le point de le tuer et de nous sauver tous quand vous m’avez réveillé…
Soudain, Streen s’aperçut qu’il n’était pas dans sa chambre. Tournant les yeux, il vit Leia, son frère entre les bras.
– L’homme en noir t’a tendu un piège, Streen, dit Kirana Ti. Tu ne le combattais pas, bien au contraire, car il te manipulait. Tu étais sa marionnette. Si nous ne t’avions pas arrêté, tu aurais détruit maître Luke. Enfin, son corps…
Streen éclata en sanglots.
Tionne approcha et aida Leia à réinstaller son frère sur la table de pierre.
– Je crois qu’il n’a rien, murmura Leia.
– Une chance incroyable, dit Tionne. Les anciens Chevaliers Jedi avaient-ils à affronter des choses pareilles ?
– Si oui, souffla Leia, j’espère que vous retrouverez les anciens manuscrits. Nous devons savoir ce que nos prédécesseurs faisaient pour vaincre leurs ennemis.
Streen se releva, se dégageant de l’étreinte de Kirana Ti et de Kam Solusar. Son visage était empourpré d’indignation.
– Il faut détruire l’homme en noir, déclara-t-il. Sinon il nous tuera tous.
Le sang de Leia se glaça dans ses veines. Le vieil ermite avait raison, elle l’aurait juré…